Découvrir et décrire de nouvelles espèces

L'étonnante biodiversité marine est loin d'être connue. Chaque année, de nombreuses espèces nouvelles sont découvertes, puis décrites. En 2005, ce fut le cas d'un drôle de crustacé à dix pattes jusqu'alors inconnu des scientifiques. Récit d'une découverte par 2300 mètres sous la mer...

Un crustacé velu du nom de Kiwa hirsuta

Le 22 mars 2005, lors d'une mission à 1000 km au sud de l'île de Pâques, Michel Segonzac, du laboratoire "Environnement profond" du centre Ifremer de Brest, découvre un étrange crustacé blanc d'une quinzaine de centimètres de long. Il se trouve alors en plongée à bord du sous-marin américain Alvin pendant la campagne océanographique PAR5 organisée par l'institut MBARI (Californie). Cela se passait par 2300 mètres de profondeur sur une source hydrothermale inconnue de la dorsale Pacifique- Antarctique.

Il identifie un décapode (5 paires de pattes) appartenant au groupe des anomoures (leur 5e paire de pattes postérieure est peu ou pas visible ; exemple : l'araignée de mer, la galathée, le bernard l'hermite). Mais cet animal se distingue entre autres par l'absence d'yeux et une étonnante pilosité jamais observée chez les autres décapodes. Toute la surface de ses longues pinces est bizarrement recouverte de soies.

Cet exemplaire unique, conservé au formol, est remis au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris, où il est étudié en détail. Les comparaisons avec d’autres animaux semblables font alors apparaître qu’il s’agit d’une famille nouvelle. Cette découverte est exceptionnelle pour la communauté scientifique hydrothermale, car la dernière famille décrite dans le groupe des anomoures remonte à la fin du XIXe siècle.

Le nom latin réglementaire qui lui est donné est Kiwa hirsuta, de Kiwa, nom de la déesse des crustacés dans la mythologie polynésienne de l'île de Pâques. Mais les scientifiques l'ont spontanément baptisé "galathée yéti".

La description de ce spécimen est parue à Noel 2005 dans la revue scientifique Zoosystema du Muséum de Paris. En voici son résumé :

"Une nouvelle famille monotypique, Kiwaidae n. fam., est proposée pour Kiwa hirsuta n. gen., n. sp., récolté sur les sites hydrothermaux de la dorsale Pacifique-Antarctique, au sud de l’Île de Pâques. La nouvelle famille appartient à la superfamille Galatheoidea et présente des similitudes avec la famille des Chirostylidae, mais s’en distingue nettement par la forme et l’ornementation de la carapace, la base des cinquièmes péréiopodes, située sous le plastron sternal, et non visible ventralement, le sternite situé entre les troisièmes maxillipèdes, de grande taille et fortement prolongé antérieurement, les yeux réduits, l’écaille antennaire absente, et la dense couverture de soies. Les données moléculaires (rRNA 18S) confirment la nette différence entre les familles d’anomoures, plaçant le nouveau taxon plus près des Chirostylidae, Galatheidae et Porcellanidae que des Aeglidae."

Interview de Michel Segonzac, découvreur du Kiwa hirsuta

Dans quelles circonstances cet animal a-t-il été découvert ?

En mars 2005, je suis invité par Robert Vrijenhoek, de Californie, à participer à la campagne de plongées qu'il organise avec le navire de recherche Atlantis pour récolter, avec leur sous-marin Alvin, des espèces hydrothermales dont son équipe étudie la génétique, en les récoltant le long de la dorsale du Pacifique oriental. Un des objectifs, c'est aussi d'explorer, à 38°S (plus de1000 km au sud de l'île de Pâques) un site inconnu. C'est lors d'une plongée à 2300 m de profondeur, que j'aperçois, à travers le hublot du sous-marin, un crustacé blanc, entouré d'une sorte de halo, facilement visible sur le basalte noir. Je demande alors au pilote de récolter cet animal qui ne ressemble à rien de connu. Mais avec mon anglais un peu rural et son ignorance complète du français, je ne sais pas du tout s'il a compris. Certes, ma compagne de plongée, Cindy Van Dover, remarque bien l'intérêt de cet animal, mais elle est trop occupée par l'objectif de sa plongée, qui est de trouver rapidement les colonies de moules qu'elle étudie. A l'arrivée à bord du bateau, juste avant la réunion au cours de laquelle on présente aux collègues le déroulement de la plongée, le pilote me montre, "sur un plateau", l'animal récolté. C'est le choc ! Assurément, l'espèce est nouvelle.

 

Que représente cette découverte pour un scientifique ?

L'intérêt est double. D'une part, cette découverte accroît notre connaissance de la biodiversité de notre planète. Certes, c'est peu de chose comparé au nombre élevé d'espèces restant à découvrir, mais celle-ci compte beaucoup. D'autre part, elle est un élément important de la phylogénie du groupe auquel elle appartient. La phylogénie des espèces correspond à la généalogie des humains très à la mode en ce moment. La galathée yéti constitue un maillon important pour la compréhension de l'évolution du groupe auquel elle appartient. D'autres études permettront aux scientifiques de savoir qui est l'ancêtre de qui, actuel ou fossile.

 

Pourquoi cette découverte a-t-elle déclenchée un engouement médiatique ?

Difficile de comprendre. Le sujet a d'abord été refusé en "brief communication" par les revues Nature et Science. Et dans un premier temps, les journalistes ne semblaient pas intéresser.

Peut-être qu'après une si longue période d'informations catastrophes, les gens ont cherché à fuir le présent en retrouvant le côté fleur bleue d'une peluche d'enfant, symbole d'une sécurité retrouvée... A moins aussi que ce soit le bon travail des journalistes qui ont su montrer au grand public un exemple de recherche qui trouve... un bel animal dans les mare incognita de notre planète, plutôt qu'une improbable vie sur d'autres trop lointaines !"